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Quand James Bond fait réfléchir…

Quand James Bond fait réfléchir….

Ce qu’il y a de merveilleux dans le monde de la réflexion c’est son infinie complexité qui n’a d’égal que l’infinité des possibilités qui ouvrent ou font évoluer une réflexion.

Ce matin c’est mon édito quotidien de Philosophie Magazine que je reçois tous les jours dans ma boite mail qui a été l’élément déclencheur qui finalement a conduit à ce texte.

Au début, un constat d’observation, la base pour toutes celles et ceux qui cherchent à mieux comprendre le monde qui les entoure, ce monde dans lequel nous vivons, bon gré mal gré…

Une observation d’un quartier de Paris que je connais bien pour plusieurs raisons : Pigalle.

Haut lieux du sexe à la française, enfin, pour les guides touristiques uniquement, car dans la réalité…

Cet endroit qui concentre de mon point de vue avec Barbes et la Gare du Nord le plus grand nombre d’exemples de la déchéance d’une société qui s’enfonce dans les sables mouvants de sa propre incapacité à se comprendre et à vouloir réagir.

Je l’ai parcouru souvent car paradoxalement, au cœur de ce temple du sexe pour les pigeons il y a une grande concentration de magasins de musique.

Alors, pour aller voir une nouvelle basse, du matériel de studio, acheter une partition, rencontrer d’autres musiciens, nous passons entre les sex-shops et les bars à entraineuses, parfois devant l’une des rares prostituées qui arpentent presque éternellement ces trottoirs étroits, sales, glauques, comme les témoins d’un autre temps qui ne parviennent pas à tourner une page dont l’épilogue a déjà été écrit il y a longtemps.

Et pourtant, comme le dit si bien l’éditorialiste « les bars à hôtesses auraient dû disparaître depuis longtemps. Paradoxalement, leur succès inépuisable et leur résistance à toute épreuve marque peut-être le dernier sursaut du “patriarcat”. Car pour se donner de grands airs et sauver la face, il doit payer – et pas qu’un peu ! »

Oui, la réflexion est on ne peut plus pertinente et d’une grande justesse au sein d’une société qui cherche ses marques entre son passé, son présent et son avenir, entre ses minorités et ses majorités, entre ce que l’on peut considérer comme un héritage culturel à conserver et d’anciennes pratiques d’un autre siècle à abolir…

Etrangement il n’y a pas si longtemps je lisais dans Psychologie Magazine une interview de l’essayiste Mona Chollet en rapport avec son livre « Sorcière : la puissance invaincue des femmes ».

Le point commun ? La notion de patriarcat, un sujet sensible, brûlant même pour notre société.

« Car pour se donner de grands airs et sauver la face, il doit payer – et pas qu’un peu ! »

De fil en aiguille, d’une référence à une autre, nous passons de Platon et de son mythe de la caverne, illustration typique de l’illusion bien amené dans l’idée que notre société aurait besoin d’illusion plus que de vérité, que beaucoup préfèrent retourner dans la confort du mensonge, et là c’est le choix proposé à Néo dans Matrix entre la pilule bleue et la pilule rouge, le choix entre ne pas voir ou entrer dans le monde de la réalité, au risque de le regretter amèrement.

« Il n’y a qu’un seul monde et il est faux, cruel, contradictoire, séduisant et dépourvu de sens. Un monde ainsi constitué est le monde réel. Nous avons besoin de mensonges pour conquérir cette réalité, cette « vérité ». » Friedrich Nietzsche.

Alors, la fin de l’éditorial ne pouvait pas passer à côté de l’événement cinématographique du jour, la sortie du dernier « James Bond ».

Car, si l’on souhaite parler d’une figure typique de l’homme, dans ce qu’il a de plus viril, dans tous les domaines, l’élégance, la force, un caractère indestructible, le tombeur auquel aucune femme ne résiste, James Bond est le candidat parfait.

Et me voici plongé dans un article référencé en fin d’édito dans un article qui nous donne 3 raisons philosophiques d’aller voir James Bond.

L’agent 007 et la philosophie, une rencontre improbable ? Pas tant que cela pour qui aime aller au-delà des apparences, au fond des choses. Car à de très nombreuses reprises je me suis rendu compte que même dans des films, livres, musiques apparemment sans grande « profondeur » en ce sens que l’on considère qu’il existe des films d’auteurs et des blockbusters à grand spectacle, nous pouvons toujours trouver des pistes de réflexions, plus ou moins nombreuses certes, mais pourtant réelles.

Autre coïncidence, ces derniers temps je me suis pris de plaisir à revisionner plusieurs James Bond de ma vidéothèque.

En particulier la série avec Daniel Craig depuis « Casino Royal » jusqu’à « Spectre ».

J’ai toujours aimé comparer les différents « James » au travers des acteurs qui leur ont donné vie.

Et cette comparaison rejoint une problématique fondamentale de la philosophie posée dans l’article, l’opposition entre l’essentialisme et l’existentialisme.

« Penser pouvoir ainsi changer radicalement les qualités du personnage sans perdre complètement son identité, c’est aussi prendre un parti risqué dans un conflit qui divise la philosophie entre essentialistes et existentialistes. »

James Bond en ce sens ressemble fort à un autre personnage mythique né de la littérature mais qui a transcendé rapidement cet état pour en devenir une légende et une référence dans son monde : « Sherlock Holmes ».

Là où James Bond incarne un être supérieur, en force, physique et psychologique, capable d’affronter toutes les situations et de sauver le monde à chaque épisode, Sherlock Holmes lui incarne un être intellectuellement supérieur, capable de mettre en échec les pires criminels par la seule force de son esprit. Dans ce même domaine nous pourrions citer « Hercule Poirot » d’Agatha Christie.

Autant de personnages nés de l’imagination d’auteurs et qui ont fini par transcender leur condition pour devenir une référence pour des enquêteurs, des agents secrets de terrain et exister au travers de celles et ceux qui les incarnent dans la vie réelle. Une approche purement essentialiste, nous sommes avant d’exister et nos actions ne concourent qu’à concrétiser notre existence, avec plus ou moins de succès. Tous les agents secrets de terrain ne sont pas James Bond, et tous les enquêteurs ne sont pas Sherlock Holmes ou Hercule Poirot.

Mais d’un autre côté, le matricule 007 peut aussi être considéré du point de vue existentialiste.

Dans le nouveau James Bond, 007 est incarné par une femme.

D’où cette réflexion de l’auteur de l’article :

« Mais que deviendra-t-il, ce héros gorgé de viriline sans certains de ses attributs anachroniques : l’élégance, le flegme, le machisme ? Parmi ces qualités, lesquelles sont essentielles et lesquelles sont accidentelles ? »

Dans une vision existentialiste n’importe qui pourrait, par ses actes devenir James Bond, Sherlock Holmes ou Hercule Poirot, entrer dans ces personnages de légende, devenir des incarnations personnelles, subjectives de ces légendes.

Un James Bond femme ou homme resterait donc un James Bond, avec ses propres caractéristiques, son propre personnage.

C’est déjà ce qui se dessine lorsque je compare les interprétations de Daniel Craig, Pierce Brosman, Roger Moore ou Sean Connery.

Et là l’auteur de l’article nous emmène sur le terrain de mon philosophe préféré : Friedich Nietzsche.

« La fonction de l’homme est de vivre, non d’exister. Je ne gâcherai pas mes jours à tenter de prolonger ma vie, je veux brûler tout mon temps » Phrase attribuée à Jack London.

Pour Nietzsche la vie est un dépassement permanent de toutes les limites, que l’on se réfère au concept du surhomme dans Zarathoustra :

« Tu dois devenir l’homme que tu es. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même. »

Ou dans sa manière d’aborder le sens de la vie :

« d’une santé que non seulement on possède mais qu’il faut aussi conquérir sans cesse, puisque sans cesse il faut la sacrifier ! »

Alors, notre vie ne serait-elle qu’une grande mise en scène ? L’interprétation d’un scénario qui a été écrit pour nous bien avant notre naissance comme cela est intégré dans les croyances des peuples nordiques et au sein duquel, comme n’importe quel acteur, nous pouvons avec plus ou moins de talent interpréter, adapter notre personnage au fil de ce scénario qui se dévoile à nous à chaque instant.

Nous n’avons pas le temps de nous préparer, tout n’est qu’improvisation.

Chaque instant se découvre, et si nous pouvons en deviner la majorité, rien ne nous dit que c’est ainsi que les choses se réaliseront.

« Deviens ce que tu es » pour continuer avec Nietzsche.

Peut-être que cela résume tout le sens de notre vie, de nos vies.

Que nous décidions de choisir la pilule bleue ou la rouge de Matrix, nous cherchons à vivre, à devenir, à exister. Nous appelons cela notre quête du bonheur, réussir notre vie, accomplir notre destin… autant de formules qui ne sont que de simples points de vue, nos points de vue, nos vérités, celles auxquelles nous avons besoin de nous accrocher pour pouvoir exister.

Que nous soyons la réalisation d’une essence ou que nous existions au travers de ce que nous construisons au jour le jour, nous avons ce besoin d’exister, car sans existence que nous reste-t-il si ce n’est la mort et le néant ?

La psychologie et la philosophie parlent dans le fond de la même chose, chacune avec son langage, sa compréhension.

Pour beaucoup de psychologue Nietzsche était fou, pour de nombreux philosophes Freud était obsédé par l’omniprésence du sexe et de la libido au point d’en oublier que l’être humain ne se résume pas à sa seule fonction reproductive.

Et moi dans tout cela ? Moi qui depuis une heure écris au fil de mes pensées, va chercher des références, utilise des idées, suit des chemins via les portes ouvertes par d’autres avant de rencontrer mes propres portes. Que suis-je dans tout cela ?

Quelqu’un qui pense trop et qui se perd dans tant de conjectures et interrogations qu’il n’en trouve jamais le fond au risque de finir par une aporie, une impasse.

« Je pense donc je suis ». Je pourrais tout simplement me contenter de cette conclusion et prudemment éviter de plonger dans le cheminement du doute méthodique cartésien qui m’emmènerait encore plus loin mais probablement pas à sa validation.

Au travers de mes lectures, de ces réflexions qui j’aime poser sur le papier ou dans mes fichiers je ne suis qu’un esprit perdu dans une quête qui me dépasse. Pas assez intelligent pour pouvoir la maitriser, mais trop pour pouvoir fermer les yeux dessus et me voici plongé dans les limbes de mon esprit, de mon histoire, à la recherche d’une route que je ne trouverai peut-être jamais comme un certain David Vincent, en espérant qu’à la différence de lui je ne tomberai pas sur l’arrivée des extraterrestres sur terre.

Perdu dans mes propres contradictions, au cœur d’une société où je ne me reconnais pas, où je ne me retrouve pas, dont je n’ai pas les codes ni les bonnes pratiques.

Lorsque l’on erre dans le noir il faut parfois s’inventer sa propre lumière, son propre chez-soi à défaut de trouver celui qui nous convient.

C’est peut-être cela construire sa vie ?

Lorsque je regarde James Bond je vois tout aussi bien de magnifiques scènes d’action dont j’imagine la complexité et le talent qu’il faut pour les réaliser, qu’un personnage dont les stéréotypes me font sourire même si j’aimerais pouvoir avoir un tel pouvoir de séduction, qu’un personnage bien plus profond qu’il n’y parait, confronté à une face du monde qui, comme le dit si bien M dans « Skyfall » n’est pas celui que nous voyons. Oui, il y a un monde que nous ne voyons pas mais que d’autres voient, et nous en revenons à la pilule bleue et la pilule rouge.

Voilà, j’ai écrit, et je cherche encore, encore et toujours, et ce n’est certainement pas prêt de prendre fin…

Sources :

https://www.philomag.com/articles/trois-bonnes-raisons-philosophiques-daller-voir-james-bond?utm_source=Philosophie+magazine&utm_campaign=86c4add7fa-newsletters_COPY_02&utm_medium=email&utm_term=0_dee8ebacdf-86c4add7fa-218550319

Bas les masques

Basé sur la réflexion originale du 31/01/2021

Tomber le masque….

Une expression bien connue, utilisée dans tellement de contextes.

Porter un masque, cela prend une tournure bien particulière en ce moment précis où ce qui avant était un jeu, ou un moyen de commettre un délit est devenu une obligation sanitaire passible d’amende en cas de refus.

Les choses ont une étrange manière d’évoluer, mais ce n’est pas vraiment ce à quoi je pense en écrivant ces lignes.

Dans la continuité de cette prise de conscience de ce qu’a été ma vie pendant ces 47 années (en prenant large, je ne pense pas avoir eu une réelle conscience de ce que je faisais les quelques 4-5 premières années, en tout cas, pas dans l’optique de réflexion qui est la mienne aujourd’hui), je me dis que cela fait des années que je porte un masque, et même bien plus qu’un seul masque.

Jean Paul Sartre disait de lui-même qu’il avait porté tant de masques tout au long de sa vie et joué tant de rôle qu’il ne savait plus qui était l’homme qui se cachait derrière.

Je me dis souvent en ce moment que le plus difficile n’est pas de mettre un masque, mais de le garder en place, et parfois de l’enlever.

Pourquoi portons-nous des masques ? Le faisons-nous consciemment ? Sommes-nous contraints de le faire ? Ou sommes-nous tout simplement tous des menteurs, mystificateurs ou autres mythomanes à plus ou moins grande échelle ?

Que se passe-t-il lorsque nous devons « tomber les masques » ? Que reste-t-il qui puisse nous permettre de nous définir ou tout simplement de nous regarder tel que nous sommes ?

Masque vénitien 2009

Pourquoi portons-nous des masques ?

C.G JUNG utilise le mot latin « persona » qu’il définit ainsi : la persona est ce quelqu’un qui n’est pas en réalité, mais ce que lui-même et les autres personnes pensent ce qu’il est.

L’origine latine du mot persona désignait les masques que portaient les acteurs de théâtre via le verbe personare ou per sonare littéralement parler au travers de.

Jung en a emprunté l’image au théâtre grec dans lequel on pouvait entendre, derrière le masque, la voix de l’acteur, avec toutes ses nuances, ses modulations, ses vibrations individuelles. Sur le masque était fixée une expression typique qui reflétait une des caractéristiques de la condition humaine. Aucune particularité personnelle n’y figurait. Il s’agissait de transmettre quelque conflit humain universel et non pas le destin d’un homme particulier. Le masque était donc utilisé pour spécifier une situation commune à tous les hommes. Seule la voix de l’acteur l’animait.

Selon JUNG la persona n’a rien de réel, elle ne serait qu’une interface entre nous et la société.

Cette notion existe en informatique et est bien connue des développeurs. L’interface, que l’on la nomme IHM pour interface homme machine, UI pour User Interface, elle reprend point pour point cette notion qu’il existe entre nous et les autres un élément qui nous permet de communiquer avec l’extérieur sans exposer l’individu.

Dans le monde du théâtre, le masque se confond par la suite avec le rôle. Dans le théâtre antique, ou dans le No japonais, les masques étaient les porteurs des expressions des personnages incarnés par les acteurs.

Masque de No japonais

Pour Jung la persona est ce qui organise le rapport de l’individu à la société, la façon dont chacun doit plus ou moins se couler dans un personnage socialement prédéfini afin de tenir son rôle social.

Le moi profond se protège donc derrière la persona mais peut facilement s’identifier à la persona, conduisant l’individu à se prendre pour celui qu’il est aux yeux des autres et à ne plus savoir qui il est réellement. Dans ce cas, la persona de Jung est proche du concept de faux self de Donald W. Winnicott. Il faut donc comprendre la persona comme un « masque social », une image, créée par le moi, qui peut finir par usurper l’identité réelle de l’individu.

Si initialement la persona peut être considérée comme une façade externe nécessaire à chaque individu pour pouvoir interagir avec la société dans les meilleures conditions, le risque que la persona devienne une façade influencée pour ne pas dire dirigée par les attentes et exigences sociales de l’extérieur est particulièrement grand. A un certain stade la confusion qui s’installe entre la persona et le moi peut conduire à une entrave de la compréhension de soi par l’individu qui finit par ne plus savoir qui il est réellement.

La question peut se traduire de la manière suivante : Si la persona, donc le masque, constitue un marqueur d’insertion sociale ne risque-t-elle pas de devenir un leurre quant à la véritable identité de l’individu ? Ce que l’on veut faire croire aux autres via notre masque risque de devenir ce que nous croyons de nous-même.

« Masque qui simule l’individualité et fait croire aux autres et à soi-même qu’on est individuel, alors qu’on assume simplement un rôle par lequel s’exprime la psyché collective »

C.G JUNG Structure de l’inconscient.

Dire aux gens que tout va bien, donner des réponses de circonstances, montrer un visage optimiste, en voilà autant de masques à porter en permanence, autant de masques qui sont devenus tellement une partie de moi-même que je ne sais même plus comment les enlever.

Cette question qui revient à chaque message, à chaque échange, téléphonique, sms, mail… « Comment vas-tu ? » ai-je vraiment le choix de ma réponse ? Comment dire la vérité ? Car derrière cette question combien de personnes ont vraiment envie de savoir ce qu’il en est réellement.

Je ne porte aucun jugement envers ces personnes, faire preuve de politesse n’a jamais été un défaut, et il est fort possible que pour certaines d’entre-elles, la réponse à cette question leur importe vraiment.

Mais quand bien même que je dirais la vérité ? Qu’est ce que cela pourrait y changer ? Et surtout, ai-je vraiment envie ou un intérêt quelconque à dire la vérité ? Dans ce cas je laisse ma persona s’exprimer et montrer ce que d’une part on attend de moi, une réponse, et ce que je pense que l’on attend de moi, une réponse de circonstance qui n’appelle pas à d’autres développements.

Lorsque quelqu’un nous dit qu’il ne va pas bien nous avons toujours ce réflexe quelque part bien humain de vouloir l’aider.

Mais en sous-couche, la détresse des autres nous met mal à l’aise.

Nous n’aimons pas être confronté à ce genre de situation, car nous ne savons pas comment réagir, nous nous sentons obligé de faire quelque chose, mais quoi ?

Avons-nous seulement vocation à apporter des solutions à tout le monde ?

En avons-nous seulement envie ?

Je n’ai pas envie de donner cette impression à qui que ce soit qu’il doit se mettre en position de m’aider, je n’y arrive pas moi-même, qui pourrait affronter mes démons à ma place ?

Dans ce cas, le masque reste la meilleure des solutions, fabriqué sur mesure, adapté à l’interlocuteur, dans un monde qui ne vit que sur l’apparence et le superficiel quoi de plus normal que de donner aux gens ce qu’ils ont envie de voir et d’entendre ?

Pour celles et ceux qui savent que dans le fond bien des choses ne vont pas, il y a toujours moyen d’adapter le masque, pas terrible en ce moment, mais je m’accroche, et puis, il y a toujours pire que moi, alors ça va le faire, un petit changement de sujet et le tour est joué, on passe à autre chose, quelques paroles réconfortantes feront l’affaire et tout le monde sera content.

Voilà le premier masque est en place et il répond à une très grande partie des questions plus globales que la notion de masque peut poser.

Ce n’est qu’un exemple parmi une multitude, mais un exemple parlant car nous y sommes confrontés au quotidien.

Le groupe social ? Là aussi, pas question de montrer la réalité des choses.

Il faut être optimiste, analyser, admettre que la situation n’est pas facile, là aussi pondérer, comparer un peu, mais toujours afficher un masque d’optimisme, nous allons y arriver, nous avons les moyens, restons motivés, nous avons des bons appuis…. A chaque situation son masque… Mais pas question de porter le mauvais masque.

Mais à moi, quel masque puis-je montrer ? Jusqu’à quel point puis-je me persuader moi-même que ces masques que je montre sont la réalité ?

La question soulevée par Jung quant à la confusion entre la projection de la persona et le moi revient de nouveau.

Je sais, ou je ressens ce qui se trouve derrière, d’autant plus que je ne parviens pas à les enlever ces masques, à quel moment ? seul en journée ? la nuit ?

Je me souviens toujours de cette photo de Robin Williams tout sourire, prise peu de temps avant son suicide, et qui avait pour légende « le vrai visage de la dépression ».

Nous ne savons jamais lorsque tout va basculer.

Nous savons que cela arrivera, le grand plongeon est inéluctable, mais quand et comment… c’est bien là le grand mystère de la vie et de sa fidèle compagne la mort.

Notre société ne tolère pas la vérité.

Nous devons montrer le visage que l’on attend de nous.

L’archétype de jeune cadre et manager dynamique, toujours à fond, toujours en forme, toujours là sur tous les fronts pour motiver ses équipes, toujours là pour montrer des chiffres toujours meilleurs à une hiérarchie toujours plus exigeante, chaque situation, professionnelle et même personnelle est désormais soumise à des codes, des exigences de conduite et de comportement, d’apparences et de bienséance qui sont autant de masques à créer et à porter pour entrer dans le moule et ne pas risquer le rejet ou l’ostracisation.

Comment échapper à cette obligation de porter son plus beau masque ?

Difficile d’y échapper tant les diktats et les injonctions sont partout.

Partout des publicités pour des régimes, des produits cosmétiques, partout des incitations à avoir une vie plus saine, plus équilibrée, plus en phase avec une société meilleure ? Mais qu’est-ce qu’une vie équilibrée en fait ?

Il y a de cela quelques temps j’ai eu une surprise en lisant la réponse d’une amie, que je savais Vegan convaincue, à qui j’avais adressé une ligne de produits cosmétiques Vegan. Elle m’a annoncé que finalement, elle avait renoncé à cette conviction et décidée de mieux écouter son corps au lieu de se priver de choses qu’elle aime pour une idéologie aussi louable soit-elle.

Jusqu’à quel point la société dirige-t-elle nos vies ? Jusque dans notre intimité la plus profonde.

Soyons honnête, entre les publicités pour les sites de rencontres, sérieuses ou extra-conjugales, les produits pour « s’amuser », ou augmenter ses performances, c’est une fois de plus une série de masques qui s’invitent dans notre intimité.

Le masque de la performance sexuelle, le masque de l’apparence physique, le masque de la bonne rencontre, à quel moment avons-nous le choix dans tout cela ?

Les sites de rencontre avec tout leur arsenal censé nous offrir le bonheur au bout du click et surtout de l’abonnement payant qui y est invariablement associé en sont un parfait exemple. Ils nous obligent à nous définir sur la base de critères en nombre fini et orientés. N’avez-vous jamais remarqué que sur ces sites les critères permettant de vous décrire, qui sont aussi les critères via lesquelles vous serez mis en contact avec les profils « correspondants » sont parfaitement formatés selon les codes de bienséance de la société actuelle ? Quelle marge pour les profils « atypiques » qui ne rentrent pas dans les codes ? Des sites pour atypiques, la boucle est bouclée finalement.

Alors nous mettons un autre masque, que ce soit pour avoir une chance de « rencontrer » pour les plus honnêtes ou pour s’inventer une vie pour d’autres, nous portons de nouveaux masques.

Mais nous oublions un peu trop vite qu’à un moment ou un autre ces masques ne joueront plus leur rôle car ils seront hors contexte, hors champ pour agir.

Et moi, où en suis-je donc avec mes masques ?

Enlever tous ces masques, avoir peut-être pour la première fois de ma vie le sentiment profond d’être moi-même, vraiment moi-même.

 Cette question nous nous la posons forcément à un moment ou un autre. Plus souvent pour certains que pour d’autres, mais qui ne se l’est jamais posée ? Quand pourrai-je être moi-même ? Quand pourrai-je ôter tous ces masques qui constituent ma vie ?

Peut-être que ce moment sera celui où je serai allongé dans mon cercueil, déjà parti pour cet inconnu qui fait tant peur et fantasmer. Au fait, pouvons-nous emporter nos masques dans la mort ? Ne parle-t-on pas si souvent de masques mortuaires ? du masque de la mort ? Difficile d’y échapper de toute évidence.

En attendant, mes masques tiennent bien, avec de solides élastiques, toujours plus de médicaments, anxiolytiques, antidépresseurs, il faut bien trouver des moyens de faire tenir l’ensemble quand il ne peut pas le faire naturellement car les limites ont été atteintes.

Derrière la notion de retrait du masque se cache bien souvent une autre notion bien plus vaste : le lâcher prise.

Mais une notion elle aussi très ambigue car elle est rapidement devenue une injonction de plus dans nos vies.

Vous allez mal ? Alors apprenez le lâcher prise. Vous ne savez pas comment faire ? Pas de panique, nous vous proposons pour un prix raisonnable une méthode clé en main infaillible pour reprendre votre vie en main et apprendre à lâcher prise.

Essayons d’être plus constructif que cela et d’aller un peu au-delà.

On nous dit que le lâcher prise est une excellente façon de se libérer d’une dose quotidienne de stress et d’anxiété, d’apprendre à remettre les problèmes en perspective, de les ramener à leur juste valeur et de se sortir de situations difficiles.

Il n’existe hélas pas de programme tout fait pour apprendre à lâcher prise. C’est un processus qui commence grâce à une chose sur laquelle nous avons tous et toutes une emprise : la réalité.

Mais encore faut-il avoir une bonne perception ou conscience de la réalité. Quelle est-elle cette réalité que nous devons affronter pour espérer nous retrouver ?

Est-ce celle que nous regardons au travers de nos masques ? Le plus souvent oui.

Une simple recherche internet avec le terme « lâcher prise » est édifiante quant à la perception des choses que l’on nous impose.

Tous les résultats convergent vers le même but : nous apprendre à lâcher prise. Mais aucun ne semble vouloir s’intéresser aux sources du concept du problème. Pourquoi avons-nous besoin de lâcher priser et surtout qu’est-ce que cela signifie vraiment.

Chaque article commence par les mêmes banalités d’usage, les dikats de nos vies, le contrôle que nous ne pouvons exercer sur les événements et les autres ect…

Le terme est à la mode, et finalement le fait de le comprendre n’importe pas vraiment.

Tout le monde l’utilise, mais personne ne le comprend.

Attitude Zen, estime de soi, reprise du contrôle de sa vie… la terminologie est vaste et mise à toutes les sauces. Vous avez des soucis ? Apprenez le lâcher prise. Vous angoissez pour le boulot ? Apprenez le lâcher prise. Finalement nous passons d’un diktat à un autre.

Si la notion de lâcher prise devait répondre à un besoin de poser ses masques, elle en devient un autre à porter pour pouvoir une fois de plus entrer dans le bon moule du lâcher prise politiquement correct.

Pourtant, quand on creuse un peu le terme de lâcher prise dans les textes anciens et sacrés, en particulier les textes de référence du Bouddhisme, lâcher prise signifie s’abandonner et plus précisément « déposer ».

Déposer, en voilà un terme intéressant. Comme déposer un masque ?

Avant de déverser les milliers de conseils qui se paraphrasent tous plus les uns que les autres, l’idéal serait bien de comprendre ce que nous souhaitons déposer pour envisager de le faire.

Quel masque avons-nous besoin ou envie de déposer ? Et pourquoi souhaitons-nous le faire.

Car admettre que nous portons des masques tout au long de notre vie chaque jour ne signifie pas forcément que nous nous sommes prêts à les déposer, même si nous en ressentons l’envie et le besoin. Car nous ne savons pas ce que nous allons voir dans le miroir une fois le masque déposé ? Allons apprécier, supporter ce que nous verrons ?

Nous en revenons ainsi à la confrontation avec nous même, avec ce moi qui se projette au travers de la persona au point tel qu’il ne sait plus qui il est vraiment.

Si la persona est qualifiée par Jung d’ « illusion» de la véritable individualité, c’est parce qu’elle ne peut, à elle seule, résoudre le conflit avec soi-même. La solution pour Jung, et en cela il se démarquait nettement de Freud, passe par le fait de tenir ensemble les deux termes du conflit ; de cette· confrontation, naîtra une troisième voie basée sur la finalité même de l’inconscient, c’est à-dire sur le développement de l’individu dont le processus est celui de l’individuation. Cette confrontation met le moi en relation avec le soi. La persona serait alors la fonction qui permettrait au moi de se présenter aux objets externes et d’entrer en relation avec eux, tout en tenant compte de ses objets internes.

Le rapport qui s’établit entre le moi et le monde externe s’enrichit de ce que Jung écrit dans Types Psychologiques. La persona y est traitée en analogie avec l’extraversion.

Cependant, satisfaire autrui comporte le risque de « se perdre » en tant que sujet, voire même de « se perdre » dans l’autre dans un désir fusionne!. C’est alors que le conflit éclate puisque cette satisfaction entre en compétition avec les désirs subjectifs.

Jung fait remarquer que la reconnaissance par la société conforte l’ « image idéale de l’homme tel qu’il devrait être » («sein sollte »).

Le verbe allemand « sollen » implique une obligation morale. Cette obligation morale rend parfaitement compte du contrat qui semble lier l’individu à ce qu’il représente, au risque de l’asservir au regard d’autrui.C’est ce que l’on observe lors d’une identification à la persona. C’est également ce que l’on observe chez certaines personnes dont le « destin, semble avoir été fixé dès avant leur naissance. Pour certains, s’en distancer est pratiquement impossible. Cette « obligation » peut longtemps servir de justification au fait de négliger ce qui sourd du monde intérieur, lui déniant toute valeur. Bien sot est celui qui rame à contre-courant de l’approbation générale !

Il existe en chacun de nous une tendance innée à s’adapter. La persona actualiserait cette tendance en conformité avec l’univers socioculturel dans lequel elle s’élabore. Ne pas avoir de persona signe l’échec de l’adaptation et de la socialisation. Ne pas avoir de persona serait l’équivalent d’une négation de la culture, comme en témoigne l’univers du psychotique.

De ce point de vue quitter son masque, abandonner la persona pour se retrouver face à cet inconnu qui se cache derrière peut être une expérience extrêmement difficile, parfois traumatisante.

Winnicott en définissant le « self » et le « faux self », avec des variantes sensibles par rapport à Jung, a néanmoins posé un diagnostic similaire.

Si le « self » traduit la capacité d’être en relation avec l’autre, le faux « self », lui, rend cette relation possible.

 Mais le « faux self » peut s’organiser de façon pathologique. Il en résulte alors un état de défense contre le monde ressenti comme intrusif et menaçant. L’alternative pathologique est une existence fausse, construite sur des réactions à des excitations externes.

Quelles que soient les approches nous constatons qu’elles ont toutes en commun ces deux mondes qui semblent ne pas pouvoir vivre l’un sans l’autre.

La dimension gardien du soi et fonction organisatrice de la vie en société est présente dans les deux cas. La différence fondamentale réside dans le mode de structuration du sujet.

Mais dans le contexte qui nous intéresse ici, la notion de masque devient une obligation vitale pour la survie du sujet qui ne peut exposer ce qu’il est à la société dans laquelle il doit exister.

Le débat est infini, mais c’est bien là tout l’intérêt des approches philosophiques et psychologiques des choses qui vont de questions en questions et ne s’arrêtent jamais aux réponses.

Si nous avons la certitude que nous devons porter des masques, nous sommes alors en droit de nous demander comment nous définir, comment avec conscience de nous même en tant qu’entité propre et non pas entité de présentation exposée à un monde qui attend plus d’elle ce qu’elle montre que ce qu’elle est.

D’autres débats en perspective.

En attendant, sortez couverts, ou masqués en tout cas… c’est même recommandé par les autorités sanitaires désormais.