Voyage au bout de la nuit

Résumé

Voyage au bout de la nuit est le premier roman de Louis-Ferdinand Céline. Il est publié en 1932 en France. Il manque de peu de remporter le prix Goncourt mais glane le prix Renaudot.

L’histoire est largement inspirée de l’expérience personnelle de Céline (de son vrai nom Destouches) lors de la Première Guerre mondiale qu’il a vécue. Il la dépeint à travers les yeux d’un narrateur s’exprimant à la première personne, Ferdinand Bardamu (il reprend donc un de ses prénoms), sous l’apparence d’un« abattoir international en folie », afin de mieux décrire son absurdité. Le récit présente également la seule manière que l’écrivain estime possible d’échapper à cette guerre : la lâcheté. Il rejette donc toute idée d’héroïsme et préfère représenter la guerre par la mise en évidence de la pourriture humaine, qu’il compare avec un gant qui serait retourné et donc dévoilé de l’intérieur au grand jour. Le narrateur parcourt aussi une partie du monde, allant de l’Afrique à l’Amérique.

Le récit à la première personne débute à Paris place Clichy en 1914. On y retrouve le héros(ou plutôt antihéros), Bardamu, jeune homme au caractère rebelle. Bardamu est charmé par la musique d’une parade militaire, et s’engage dans l’armée de son pays contre les Allemands.

Il rejoint le front où il se rend compte de son erreur. Il y découvre l’horreur des combats de la Grande Guerre, ainsi que l’humiliation hiérarchique dans des batailles absurdes où se multiplient les morts, ne comprenant pas les raisons qu’il aurait de tirer sur l’ennemi.

Parmi ses compagnons d’infortune, Bardamu rencontre Robinson avec qui il projette de déserter, projet qui tombe à l’eau. Rapidement blessé, il prend mieux conscience de la mort, et il est envoyé dans un premier hôpital puis transféré dans un autre à Paris. Là, entouré de civils et de personnel soignant, il se rend compte que tout le monde participe à cette « sale guerre », ce qui renforce le caractère absurde de cette boucherie.

Sa seule envie est de fuir ; il prend conscience qu’il est lâche, mais que seule la lâcheté peut lui permettre de s’en tirer face au non-sens de la guerre. Inapte à retourner au front, il est réformé et décoré d’une médaille militaire.

Il rencontre des femmes, comme Lola, une infirmière américaine, ou Musyne. Puis Bardamu décide de partir pour les colonies en tant que gérant de comptoir commercial à Fort Gono, à bord de l’Amiral Bragueton. Après celle de la guerre, il est confronté à l’horreur de l’exploitation coloniale et à la brutalité des colons blancs.

C’est à Bicobimbo où il s’installe qu’il recroise son compagnon Robinson. Quelque temps après Bardamu tombe malade, il est atteint de folie. Il quitte donc l’Afrique« à demi-mort » pour les États-Unis à bord d’une galère espagnole. Arrivé à Ellis Island où est effectué le contrôle sanitaire des migrants, il n’est pas déclaré « sain » et se retrouve en quarantaine, puis déjoue ce contrôle en se faisant passer pour un agent compte-puces.

Bardamu erre quelque temps dans New York, pauvre et malade, où il retrouve Lola à qui il prend un peu d’argent, avant de partir pour Détroit, ville industrielle de l’automobile, où il espère travailler chez Ford. Il est embauché mais le travail à la chaîne est infernal.

C’est à Détroit qu’il rencontre Molly, jeune prostituée qui tombe amoureuse de lui. Se rendant compte de la difficulté du travail à l’usine, elle lui fait quitter Ford et l’héberge chez elle. Bardamu n’y reste pas longtemps et reprend la route pour découvrir le pays. Puis relativement déçu il rentre à Paris.

De retour en France il étudie la médecine et s’installe comme médecin à Rancy, une banlieue sale et pauvre. Il continue à vivre chichement. Mais pire est l’état de ses patients : entre leur misère matérielle, la mesquinerie de certains ou encore la cupidité, il prend conscience de la misère humaine qui est réelle, autant en France, en Afrique, qu’aux États-Unis. Bardamu vit très mal la mort de Bébert, un petit garçon atteint de la typhoïde, pour qui il avait de l’affection et qu’il avait tenté de sauver en vain, échec qui montre les limites du progrès de la médecine dans laquelle il fondait tant d’espoirs. C’est sa vision de l’homme qui en est affectée, mais aussi sa vision de lui-même.

Puis il est confronté à une histoire plus sombre encore. Robinson est de retour, et ce dernier, contre de l’argent, a accepté d’assassiner une vieille dame. Les époux Henrouille, que Bardamu connaît bien, pour hériter de la mère de l’un d’eux, décide de la faire tuer. Robinson accepte la mission et prévoit de tuer la vieille dame en faisant exploser une petite bombe. Mais il se blesse au visage et perd la vue. Les Henrouille font appel à Bardamu pour faire soigner son ami Robinson, mais aussi la vieille dame, qui doit retourner à Toulouse. Robinson l’y accompagne.

Bardamu quitte la banlieue pour travailler avec une troupe de music-hall où il est figurant. Ses aventures le mènent dans le sud de la France, jusqu’à Toulouse. Dans l’entourage de la troupe, Bardamu rencontre des prostituées puis retrouve son ami Robinson, toujours souffrant des yeux, avec qui il va vivre.

Robinson se fiance avec Madelon alors que Bardamu devient son amant. Robinson finit par achever sa mission et tue la vieille Henrouille en la poussant dans les escaliers.

Le narrateur retourne à Paris où il redevient médecin dans un hôpital psychiatrique et se lie d’amitié avec Baryton, directeur de l’établissement. Mais Baryton va mal et sombre peu à peu dans la folie. Il annonce à Bardamu sa décision de parcourir le monde dans l’espoir d’aller mieux et laisse la responsabilité de gérer son hôpital au narrateur.

Tel un leitmotiv dans la vie de Bardamu, Robinson reparaît, enfin guéri des yeux ; il ne souffre plus. Alors que Madelon et lui sont fiancés, il avoue à Bardamu qu’il ne l’aime plus, et qu’il cherche à la fuir, car elle le poursuit de sa passion amoureuse. Bardamu cache Robinson lorsqu’elle arrive. Bardamu pour sa part a retrouvé une maîtresse, Sophie, une infirmière de la clinique. Il refuse ainsi les avances de Madelon, son ancienne maîtresse, et essaie de la réconcilier avec Robinson. Pour ce faire, il organise une sortie à la fête des Batignolles tous ensemble, ce que Robinson refuse catégoriquement, exprimant toute la haine qu’il éprouve pour celle qu’il a aimée par le passé. Alors que Robinson vient avec eux finalement, Madelon lui tire dessus par trois fois au pistolet dans un taxi.

Après la mort de son ami, Bardamu sombre dans la peine, et finit au bord d’un canal. La dernière image retranscrite par le narrateur est celle d’un bateau qui siffle au loin. Bardamu l’implore de manière imagée de tout emmener, maintenant qu’il ne lui reste plus grand chose : « tout , qu’on n’en parle plus ».

Louis-Ferdinand Céline

Chronologie : Vie &
Regards sur l’œuvre

1894 : Louis Ferdinand Destouches dit Louis-Ferdinand Céline naît à Courbevoie, dans la banlieue
parisienne. Son père est un homme lettré, dessinateur satirique amateur, employé
dans une maison d’assurances, dont le propre père avait été agrégé de lettres. De
1899 à 1907, l’enfant grandit passage
Choiseul
 à Paris, où sa mère tient un magasin de dentelles. Élève médiocre que ses parents
destinent au commerce, il fait des séjours linguistiques en Allemagne et en
Angleterre. Il est placé en apprentissage
dans le commerce des tissus puis la joaillerie. En 1912, par devancement d’appel, il s’engage dans un régiment de
cuirassiers
. En octobre 1914, alors
maréchal des logis, il fait partie
des premiers blessés au combat –
blessé au bras droit il prétendra que c’était à la tête et qu’il a été trépané.
Il est déclaré invalide à 75 %,
pose en héros dans L’Illustré national et
reçoit la médaille militaire et la croix de guerre. Démobilisé, il est affecté
au consulat français de Londres où il fréquente des milieux
interlopes. En 1916, engagé par une
société commerciale, il devient surveillant
de plantation
 au Cameroun pour
près d’un an. De retour en France il vit d’expédients avant de passer son baccalauréat et d’entamer à Rennes des études de médecine en 1919.
Il écrit alors des poèmes, une farce.

1924 : Ayant bénéficié de programmes allégés réservés aux anciens
combattants, Destouches termine ses études de médecine avec une thèse intitulée La Vie et l’Œuvre de Philippe
Ignace Semmelweis
, qui paraîtra sous le titre Semmelweis en 1936. Il y raconte le destin tragique d’un médecin hongrois (1818-1865) qui,
anticipant Pasteur, avait préconisé le lavage
des mains
 au chlorure de chaux dans une maternité où il avait observé que le taux de fièvre puerpérale
augmentait en fonction de la présence d’étudiants, et que la maladie semblait
suivre leurs pas entre les salles de dissection et d’accouchement. Il rencontra
cependant l’hostilité du monde médical, fut révoqué deux fois, et même quand il
put ouvrir sa propre clinique on l’empêcha de prouver ses thèses, si bien que,
de caractère déjà irascible, il devint fou
et mourut d’une blessure qu’il s’infligea. L’auteur livre ici un récit
captivant, d’un style toutefois encore assez classique.

À l’issue de ses études, Destouches devient médecin hygiéniste pour la Société des Nations à Genève. Dans ce cadre il multiplie les missions à l’étranger : États-Unis
– où la visite des usines Ford le marque –, Cuba, Canada, Europe, Afrique. En 1927,
tout en restant affilié à la SDN, il ouvre un cabinet à Clichy, assure
des vacations au dispensaire municipal et se montre
constamment préoccupé de médecine
sociale
. Il multiplie les activités en lien avec la médecine pour compléter
ses revenus. Il aurait commencé à écrire le Voyage
en 1929.

1932 : Celui qui n’est encore qu’un médecin de banlieue de trente-huit ans abasourdit la critique quand paraît, chez le jeune éditeur Denoël, Voyage au bout de la nuit sous le pseudonyme de Céline,
emprunté à sa grand-mère. Ce roman autobiographique raconte les tribulations à
travers le monde d’un certain Ferdinand
Bardamu
, héros à la fois cynique
et pitoyable : il connaît
d’abord l’horreur de la Grande Guerre,
puis il passe en Afrique où il est témoin des méfaits du colonialisme sur une population quasiment réduite en esclavage. À New York il vit au plus près les
conditions de vie des émigrants, avant de se faire le témoin des procédés de
travail à la chaîne chez Ford. Revenu en France, où il s’installe comme médecin
dans une commune miséreuse, il reçoit une patientèle rongée par la
malnutrition, l’alcoolisme, souffrant de fièvres chroniques et se livrant à des
avortements clandestins. Il se fait ensuite embaucher par un hôpital
psychiatrique. Plutôt que de former une histoire continue, le récit s’égrène en
épisodes narratifs et l’œuvre se
distingue par un style innovant,
l’écrivain faisant entrer en littérature, dans des proportions jamais vues, la langue populaire, orale, de nombreux
gros mots, un argot que l’écrivain a
en partie appris avec son ami le peintre Gen Paul. La syntaxe apparaît désarticulée,
et les évocations sexuelles et scatologiques sont légion. Le héros,
tout en se faisant le porte-parole des humbles, les ridiculisent. Mais il ne
fut presque pas question de son style à la sortie de l’ouvrage, et la
communauté littéraire de tous bords trouva des raisons diverses de
l’apprécier : à gauche (Nizan, Trotski,
Aragon) on louait la critique sociale,
la mise en lumière de l’exploitation de l’homme – et un hommage à Zola rendu
par Céline en 1933 contribuera à se leurrer sur ses orientations –, et à droite (Daudet, Bernanos), on croit
lire une épopée humaniste en raison
du retour constant dans l’œuvre d’images de misère et de mort. Cette œuvre
scandaleuse, météoritique dans le ciel de l’édition française, fut donnée
favorite pour le prix Goncourt dont les jurés restèrent pusillanimes malgré les
efforts de Léon Daudet ; le prix
Renaudot
 apparut alors comme un lot de consolation.

1933 : Céline avait écrit la comédie satirique
en cinq actes L’Église en 1926, avant le Voyage
donc, qu’elle annonce par son contenu. En effet il y est déjà question d’un docteur Bardamu, lequel passe de
l’Afrique aux États-Unis, puis au siège de la Société des Nations à Genève et
enfin dans une clinique de la banlieue parisienne. Le héros se trouve
constamment confronté à un cynisme
général
 et exprime une tendresse
pour les enfants et les gens simples. Le style de Céline n’y est pas encore
tout déployé, il est encore mêlé de langue classique, mais on trouve déjà des monologues typiquement céliniens. La
pièce sera représentée à Lyon en 1936 mais Céline, qui finira par
reconnaître qu’il n’était pas un homme de théâtre, ne renouvellera pas
l’expérience.

1936 : Mort à crédit apparaît comme un antiroman d’éducation ; l’auteur y revient en effet, toujours
sur le mode de l’autobiographie romancée,
même caricaturée, fabulante, sur ses années de jeunesse dont il fait une chronique noire. Il romance notamment
ses années passées passage Choiseul
– qu’il appelle le « passage des Bérésinas » –, galerie couverte où
un Paris populaire de petits commerçants et artisans respire un air chargé de
gaz d’éclairage. Quittant l’école le tout jeune Bardamu se retrouve en apprentissage comme manutentionnaire,
puis représentant d’un joailler. Il fait ensuite un séjour linguistique en Grande-Bretagne avant de se faire bannir de
sa famille et de rencontrer un scientifique
éditeur de revue – inspiré d’Henry de Graffigny qu’avait connu Céline en
1917-1918 –, escroc qu’il suit dans
ses aventures à la campagne, où les deux hommes transforment les enfants qu’on
leur confie en sauvageons. Après le suicide de son « mentor », le
jeune Bardamu s’engage dans l’armée, et le lecteur se retrouve au début du Voyage. Toutes les expériences que fait
l’adolescent sont d’un sordide
consommé ; il se trouve exploité, volé, et même violé. Le récit extrêmement cru, au naturalisme outrancier, qui ne
délivrait plus aucun message, qui montrait du mépris même pour tous les idéaux
et ne proposait plus qu’une révolution
langagière
, choqua beaucoup. La syntaxe
célinienne se délite
 ici en effet un peu plus, l’histoire se déployant au
gré de petites unités de sens que
séparent des points de suspension de
plus en plus fréquents. Ce phénomène s’accentuera encore avec Guignol’s Band.Le lecteur se voit sans
cesse interpelé par
l’auteur-narrateur qui cherche à l’impliquer
dans ses réactions affectives en
restituant, au gré d’une énonciation pulsionnelle,
les émotions dans une langue qui les miment au plus près. Céline propose ainsi
un nouvel art romanesque ; le
roman pour lui n’a plus vocation à émettre des idées ni même à raconter des
histoires. Et Mort à crédit apparaît comme
un chef-d’œuvre comique, poussant la
dérision et la désillusion à leur comble, en présentant un monde de l’enfance qui
n’a rien d’enchanté.

La critique qui avait apprécié ce qui
ressemblait à des dénonciations dans le Voyage
découvre ici avec surprise un stylicien
sans idéologie
, signe d’un malentendu qui a perduré. C’est encore le Voyage qui est l’œuvre la plus lue, la
plus appréciée de Céline, alors que l’auteur lui-même la prisait peu, jugeant
même son style vieillot et timide. L’écrivain sera blessé par l’accueil froid
réservé à ce deuxième roman et se consacrera pour un temps à des pamphlets.

Toujours en 1936,
la même année que Retour de l’U.R.S.S. d’André
Gide, après son séjour en URSS où il est parti dépenser les droits d’auteur de
la traduction russe du Voyage, Céline
publie un premier pamphlet, très
court, Mea Culpa, au propos anticapitaliste,
antibourgeois et anticommuniste.
L’auteur développe une image noire, pessimiste de la nature humaine et de son
avenir, auquel les égoïsmes de chacun nuiront invariablement selon lui. S’y
fait jour l’idée que le communisme
aurait été engendré par un complot juif
de grande ampleur, selon une ancienne idée de droite. Ses propos contre les
peuples « négrifiés » situés « au-dessous de la Loire »
sont d’une extrême violence.

1937 : Pour certains, le pamphlet Bagatelles pour un massacre est une
tache suffisamment noire dans l’œuvre de Céline pour rayer son nom de la liste
des grands auteurs du XXe siècle. L’auteur, passionné de musique et de danse, avait écrit l’argument
d’un ballet
, et ses essais infructueux pour le faire mettre en musique et
monter le font imaginer que les Juifs sont responsables de son échec. De là –
et de bien ailleurs sans doute – un flot impétueux d’insultes et de théories
présentant les Juifs comme des
croisés de nègres et de Mongols, des « Judéo-Mongols », des « sous-hommes » qui colonisent la
France et imposent leurs lois aux Français qui leur sont pourtant bien
supérieurs. Il en a également après la Russie
communiste
 – où l’on n’a pas voulu de son ballet –, et il se livre à
certaines digressions, notamment quand il parle, plus heureusement, des
conférences internationales.

1938 : Céline poursuit le « massacre » avec un autre pamphlet, L’École
des cadavres
, continuant d’invectiver les Juifs, les Français enjuivées, les Russes communistes,
mais encore les francs-maçons, les
cocus… avec une outrance telle que des antisémites et des fascistes que les Bagatelles avaient peu dérangés en
ressentir une gêne. Il considère les tentatives d’union des Israélites, dans un contexte de
persécutions, comme une preuve de leur volonté
d’impérialisme
, et son goût pour les
Allemands
 le pousse à regretter le démembrement de l’Empire de Charlemagne
et que la France ne soit plus unie à sa voisine. Une de ses thèses est que les
financiers juifs new-yorkais préparent une nouvelle guerre mondiale pour
s’enrichir sur le dos d’une Europe ruinée à reconstruire. Cette œuvre vaudra à
Céline et à Denoël une condamnation pour
diffamation
 en 1939. Céline
publiera un troisième et dernier pamphlet antisémite en 1941, Les
Beaux Draps
, qui se fait l’écho de la débâcle et où s’exprime toujours sa sympathie pour les Allemands,
qui sont alors des occupants, ainsi que son mépris de la démocratie parlementaire.

Pendant la Première Guerre mondiale, Céline est
médecin à bord d’un paquebot, puis en 1940 médecin-chef du dispensaire de
Sartrouville, et enfin attaché au dispensaire de Bezons (Val-d’Oise) jusqu’en
1944. Il s’est installé à Montmartre
en 1941. S’il ne collabore pas
directement avec les nazis, il envoie des articles
violemment antisémites à des journaux collaborationnistes.

1944 : Avec Guignol’s Band, puis Le Pont de Londres (ou Guinol’s
Band II
) écrit tout de suite après mais qui ne paraîtra qu’en 1964, le
héros de Céline, Ferdinand, conduit le lecteur à Londres pendant la Première
Guerre mondiale
. Il s’agit d’une pongée
hallucinée
 dans le milieu de la prostitution
via Cascade, l’oncle d’un ami du héros, et des petits trafics, au gré de rencontres de personnages fantasques : l’acolyte de Ferdinand, Boro, un
chimiste fasciné par les engins explosifs ; un prêteur sur gages obsédé de
musique s’habillant à l’orientale ; un général envisageant de se
lancer dans la production de masques à gaz, etc. Bardamu tombe également follement
amoureux d’une adolescente. Le tout semble procéder, souvent, d’un délire alimenté par la drogue et l’alcool. Le style de Céline s’affute encore, entre exagération, burlesque et amertume.

À la mi-juin
1944
, devant la défaite imminente de l’Allemagne et avec l’intention de
rejoindre le Danemark, pays neutre où il a fait virer de l’argent, Céline part
avec sa femme – Lucie Almanzor dite Lucette, épousée en troisième noce l’année
précédente – pour Baden-Baden avant
d’arriver en octobre à Sigmaringen,
où se retrouvent le gouvernement français en fuite et nombre de collaborateurs ;
ils y restent cinq mois. Il rejoint Copenhague
en 1945 et suite à une demande
d’extradition de la France il se retrouve incarcéré quatorze mois durant.
Libéré en 1947, du Danemark, il entreprend des démarches pour se trouver un nouvel éditeur, via Jean Paulhan et
Pierre Monnier, jeune admirateur de son œuvre. Il se démène aussi pour être
innocenté des accusations de trahison qui pèsent sur lui.

1949 : Casse-pipe, texte inachevé qui devait offrir une suite à Mort à Crédit, paraît grâce à la maison
d’édition créée par Pierre Monnier exprès pour publier Céline. On retrouve
ainsi Ferdinand qui, comme il l’annonçait à la fin du roman, s’est engagé, et l’auteur
s’attache ici à caricaturer la vie militaire en reconstituant la première nuit d’une jeune recrue à la caserne, en décrivant les marches lugubres au pas cadencé, la bêtise de sous-officiers soûlards, multipliant les longs monologues rageurs.

En 1950,
l’écrivain est condamné par la cour
de justice de la Seine pour « actes de nature à nuire à la défense
nationale » et déclaré en état
d’indignité nationale
. Il est amnistié
par le tribunal militaire en 1951,
en raison de son statut d’ancien combattant, et revient en France très marqué
physiquement par les épreuves endurées. Il acquiert un pavillon à Meudon où il continue
de pratiquer la médecine. Il y vivra jusqu’à sa mort avec son épouse, entouré
de nombreux chiens.

1952 : Féerie pour une autre fois raconte le séjour dans les geôles
danoises qu’a fait Céline entre 1945 et 1947. Ici Bardamu se fond dans
l’auteur, devenu lui-même plus explicitement personnage. Se sentant délaissé,
meurtri, trahi même, Céline fait alterner son texte entre rêveries, délires, fantômes et hantises. Il parle de ses conditions de détention, des quelques
mois avant son départ de Paris, alors qu’il pratiquait encore la médecine à son
appartement de la butte Montmartre, de la jalousie des autres écrivains à son
égard. Le roman, première œuvre de Céline à paraître chez Gallimard, où lui a été fait un pont d’or, sera un échec critique et public.

1954 : Le deuxième tome de Féerie pour une autre fois, intitulé
Normance
sur la pression de son éditeur, décrit d’une manière très vivante, hallucinée,
un bombardement qu’a vécu Céline
dans son immeuble montmartrois, rue
Girardon. Il se compare dans l’œuvre à Pline l’Ancien rendant compte de l’éruption
du Vésuve. Au début du roman, il subit une chute, et tout le reste du texte est
marqué par son délire, souvent paranoïaque, car il pense que les gens
autour de lui veulent l’agresser. Sont présents sa femme Lili, son chat Bébert,
un fort de la halle appelé Normance, ainsi que le cul-de-jatte Jules, réfugié
au sommet du Moulin de la Galette, qui paraît à Céline orchestrer le
bombardement des forces alliées et que l’écrivain insulte copieusement. De
nombreuses redites marquent le
roman, mimant la répétition des bombes
que Céline présente aussi bêtes que les hommes. À nouveau l’œuvre paraît dans
l’indifférence générale. L’œuvre de
Céline, sans thèses et sans idées, fondée sur l’élaboration
d’une « petite musique »,
apparaît à contre-courant alors que la littérature engagée et l’existentialisme
font la une de l’actualité littéraire.

La même année paraissent dans La Nouvelle Revue française (en volume
l’année suivante) les Entretiens avec le professeur Y. Il
s’agit d’une interview fictive entre
l’écrivain Céline et le « professeur Y », censé mener l’entretien mais
qui, caricature d’un agrégé de lettres, particulièrement anxieux, est constamment
moqué par Céline. Plus loin dans l’interview il s’avèrera franchement paranoïaque :
il serait en réalité le « Colonel Réséda » et sujet de persécutions. Convaincu
par son entourage, Céline déclare avoir décidé de se vendre le temps d’une
interview – et réellement, l’ouvrage fait partie d’une stratégie publicitaire, d’une entreprise d’explication de son œuvre et de réhabilitation
–, pour susciter un engouement nouveau autour de sa personne ; et
Céline de vanter son génie, dont il
s’est rendu compte un jour qu’il était dans le métro dit-il, son invention de « l’émotion,
prétend-il, dans le langage écrit » ; et de critiquer l’avide Gaston
Gallimard, les gens de l’édition, La Nouvelle Revue française,ses concurrents – des conformistes, des jaloux – ; et de se présenter en artiste persécuté, incompris
de son vivant, et dont les générations suivantes se serviront comme modèle. Il
déplore de manière générale le sort réservé à la littérature, aux artistes méconnus
de leurs contemporains ne pouvant vivre de leur plume. Il invite en outre les
écrivains à se laisser influencer par le cinéma,
et parle de l’usage de l’argot ou
encore de l’amour.

1957 : Céline entame ce qu’on appelle sa « trilogie allemande », qui suscite à nouveau l’intérêt du
public et des critiques, avec D’un château l’autre. Il est
interviewé à la radio et passe même à la télévision. Dans ce premier volume, après
avoir, comme de coutume, fustigé les
éditeurs avides – qui le forcent à
écrire, et auxquels il obéit puisque sa patientèle, pauvre, ingrate, ne suffit
pas à le faire vivre –, l’intelligentsia
– Sartre (lequel a fait, en 1948, l’objet du court pamphlet À l’agité du bocal), Aragon, Malraux,
Maurois ou Morand en prennent pour leur grade –, Céline raconte sa fuite de Paris lors de la Libération,
puis ses séjours « d’un château l’autre », c’est-à-dire à Sigmaringen puis dans une forteresse-prison danoise. À
Sigmaringen, il est accompagné par toute une foule de Français représentative
de la France collaboratrice, et Céline de livrer des portraits féroces de personnages
historiques
 – Pétain et Laval au premier chef –, de décrire leur grotesque, leur mesquinerie, leur vanité,
le pitoyable de leur situation et l’insalubrité régnante en ces lieux, si
bien que la coutumière outrance célinienne verse dans un burlesque de farce.

1959 : Intrus dans l’œuvre de Céline, mais peut-être révélateur de l’être
profond de l’écrivain, les Ballets sans musique, sans personne, sans
rien
 apparaissent comme un ouvrage guilleret
grâce auquel on peut imaginer à quoi auraient ressemblé les arguments de
ballets de Céline une fois mis en musique et montés. S’il s’y montre misanthrope, c’est avec malice, et s’y
font jour un caractère affable et un goût conservé pour la féerie.

1960 : Nord, deuxième volée de la trilogie allemande, raconte la fuite de Paris de Céline avec sa femme
Lili et son chat Bébert, pour Baden-Baden,
puis Berlin où ils sont les seuls
occupants d’un hôtel délabré tenu par un paysan sibérien. Le trio intègre
l’acteur La Vigue, rencontré au bureau des visas, et Céline se résout à trouver
refuge chez une vieille connaissance qui le fait vivre confortablement dans un
vaste souterrain, avant que cet ami ne le case à la campagne, dans un hameau où
les Français sont traités en parias et où règne la faim. Puis l’écrivain finira
par rejoindre le Danemark. À nouveau les descriptions d’un univers en ruines, grotesque,
alternent avec les plaintes de
l’écrivain
 se sentant trahi, irrité du sort qu’on lui a réservé à l’issue
du conflit.

1961 : Louis-Ferdinand Céline meurt
à soixante-sept ans à Meudon d’une congestion cérébrale. Il venait de terminer Rigodon,
troisième et dernier volet de sa trilogie allemande, où il raconte son trajet vers Copenhague, d’une gare ravagée, d’un train délabré l’autre, évoquant ses compagnons de route éphémères – un docteur grec et une sœur en
charge d’un groupe de lépreux, un cortège d’enfants handicapés mentaux qui lui
sont confiés par une Française agrégée d’allemand –, entrecoupant constamment
le récit de ses plaintes de 1960, prophétisant le déferlement des Chinois sur la France et la disparition de la race blanche avec la complicité des religions
établies.

Céline se défendait de vouloir faire passer des
idées dans ses romans, il comptait seulement s’adresser à l’affectivité de ses lecteurs, en lui présentant un monde absurde, burlesque et pathétique,
à rebours de tout point de vue rationnel, de tout réconfort intellectuel. Depuis
les années 1970 principalement, la critique universitaire s’est saisie avec
passion de son œuvre. Écrivain infréquentable
et irritant pour les uns – une
partie de ses textes reste interdite de publication –, conteur et stylicien de
génie
 pour les autres, parfaitement représentatif d’une époque irrationnelle, excessive et brutale,
Céline, surtout insaisissable, n’a
pas fini d’être tour à tour aimé et haï.

« Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux
gens-là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi,
vraiment, je ne savais pas. Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne
leur avais rien fait aux Allemands. J’avais toujours été bien aimable et bien
poli avec eux. Je les connaissais un peu les Allemands, j’avais même été à
l’école chez eux, étant petit, aux environs de Hanovre. J’avais parlé leur
langue. C’était alors une masse de petits crétins gueulards avec des yeux pâles
et furtifs comme ceux des loups ; on allait toucher ensemble les filles
après l’école dans les bois d’alentour, et on tirait aussi à l’arbalète et au
pistolet qu’on achetait même quatre marks. On buvait de la bière sucrée. Mais
de là à nous tirer maintenant dans le coffret, sans même venir nous parler
d’abord et en plein milieu de la route, il y avait de la marge et même un
abîme. Trop de différence. »

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932

« Encore une journée de
perdue ! Salie ! gâchée ! pervertie absolument ! anéantie
en cafouillages !… En crétines angoisses !… C’est que je puisse
me recueillir !… Véritablement… Enfin ! que je puisse m’abstraire !…
tu comprends ?… La vie extérieure me ligote !… Elle me
grignote ! Me dissémine !… M’éparpille !… »

« Souvent j’en croise, à présent, des indignés qui ramènent…
C’est que des pauvres culs coincés… des petits potes, des ratés jouisseurs…
C’est de la révolte d’enfifrés… c’est pas payé, c’est gratuit… Des vraies
godilles…

Ça vient de nulle
part… du Lycée peut-être… C’est de la parlouille, c’est du vent. La vraie
haine, elle vient du fond, elle vient de la jeunesse, perdue au boulot sans
défense. Alors celle-là qu’on en crève. Y en aura encore si profond qu’il en
restera tout de même partout. Il en jutera sur la terre assez pour qu’elle
empoisonne, qu’il pousse plus dessus que des vacheries, entre des morts, entre
les hommes. »

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936

« Le malheur en tout ceci, c’est qu’il n’y a pas de peuple, au
sens touchant où vous l’entendez, il n’y a que des exploiteurs et des
exploités, et chaque exploité ne demande qu’à devenir exploiteur. Le
prolétariat héroïque, égalitaire, n’existe pas. C’est un songe-creux, une
faribole, d’où l’inutilité, la niaiserie écœurante de toutes ces imageries
imbéciles, le prolétaire en cotte bleue, le héros de demain et le méchant
capitaliste repu à chaîne d’or. Ils sont aussi fumiers l’un que l’autre. Le
prolétaire est un bourgeois qui n’a pas réussi. Rien de plus, rien de
moins. »

Louis-Ferdinand Céline,
Lettre à Élire Faure, juillet 1935

Bas les masques

Basé sur la réflexion originale du 31/01/2021

Tomber le masque….

Une expression bien connue, utilisée dans tellement de contextes.

Porter un masque, cela prend une tournure bien particulière en ce moment précis où ce qui avant était un jeu, ou un moyen de commettre un délit est devenu une obligation sanitaire passible d’amende en cas de refus.

Les choses ont une étrange manière d’évoluer, mais ce n’est pas vraiment ce à quoi je pense en écrivant ces lignes.

Dans la continuité de cette prise de conscience de ce qu’a été ma vie pendant ces 47 années (en prenant large, je ne pense pas avoir eu une réelle conscience de ce que je faisais les quelques 4-5 premières années, en tout cas, pas dans l’optique de réflexion qui est la mienne aujourd’hui), je me dis que cela fait des années que je porte un masque, et même bien plus qu’un seul masque.

Jean Paul Sartre disait de lui-même qu’il avait porté tant de masques tout au long de sa vie et joué tant de rôle qu’il ne savait plus qui était l’homme qui se cachait derrière.

Je me dis souvent en ce moment que le plus difficile n’est pas de mettre un masque, mais de le garder en place, et parfois de l’enlever.

Pourquoi portons-nous des masques ? Le faisons-nous consciemment ? Sommes-nous contraints de le faire ? Ou sommes-nous tout simplement tous des menteurs, mystificateurs ou autres mythomanes à plus ou moins grande échelle ?

Que se passe-t-il lorsque nous devons « tomber les masques » ? Que reste-t-il qui puisse nous permettre de nous définir ou tout simplement de nous regarder tel que nous sommes ?

Masque vénitien 2009

Pourquoi portons-nous des masques ?

C.G JUNG utilise le mot latin « persona » qu’il définit ainsi : la persona est ce quelqu’un qui n’est pas en réalité, mais ce que lui-même et les autres personnes pensent ce qu’il est.

L’origine latine du mot persona désignait les masques que portaient les acteurs de théâtre via le verbe personare ou per sonare littéralement parler au travers de.

Jung en a emprunté l’image au théâtre grec dans lequel on pouvait entendre, derrière le masque, la voix de l’acteur, avec toutes ses nuances, ses modulations, ses vibrations individuelles. Sur le masque était fixée une expression typique qui reflétait une des caractéristiques de la condition humaine. Aucune particularité personnelle n’y figurait. Il s’agissait de transmettre quelque conflit humain universel et non pas le destin d’un homme particulier. Le masque était donc utilisé pour spécifier une situation commune à tous les hommes. Seule la voix de l’acteur l’animait.

Selon JUNG la persona n’a rien de réel, elle ne serait qu’une interface entre nous et la société.

Cette notion existe en informatique et est bien connue des développeurs. L’interface, que l’on la nomme IHM pour interface homme machine, UI pour User Interface, elle reprend point pour point cette notion qu’il existe entre nous et les autres un élément qui nous permet de communiquer avec l’extérieur sans exposer l’individu.

Dans le monde du théâtre, le masque se confond par la suite avec le rôle. Dans le théâtre antique, ou dans le No japonais, les masques étaient les porteurs des expressions des personnages incarnés par les acteurs.

Masque de No japonais

Pour Jung la persona est ce qui organise le rapport de l’individu à la société, la façon dont chacun doit plus ou moins se couler dans un personnage socialement prédéfini afin de tenir son rôle social.

Le moi profond se protège donc derrière la persona mais peut facilement s’identifier à la persona, conduisant l’individu à se prendre pour celui qu’il est aux yeux des autres et à ne plus savoir qui il est réellement. Dans ce cas, la persona de Jung est proche du concept de faux self de Donald W. Winnicott. Il faut donc comprendre la persona comme un « masque social », une image, créée par le moi, qui peut finir par usurper l’identité réelle de l’individu.

Si initialement la persona peut être considérée comme une façade externe nécessaire à chaque individu pour pouvoir interagir avec la société dans les meilleures conditions, le risque que la persona devienne une façade influencée pour ne pas dire dirigée par les attentes et exigences sociales de l’extérieur est particulièrement grand. A un certain stade la confusion qui s’installe entre la persona et le moi peut conduire à une entrave de la compréhension de soi par l’individu qui finit par ne plus savoir qui il est réellement.

La question peut se traduire de la manière suivante : Si la persona, donc le masque, constitue un marqueur d’insertion sociale ne risque-t-elle pas de devenir un leurre quant à la véritable identité de l’individu ? Ce que l’on veut faire croire aux autres via notre masque risque de devenir ce que nous croyons de nous-même.

« Masque qui simule l’individualité et fait croire aux autres et à soi-même qu’on est individuel, alors qu’on assume simplement un rôle par lequel s’exprime la psyché collective »

C.G JUNG Structure de l’inconscient.

Dire aux gens que tout va bien, donner des réponses de circonstances, montrer un visage optimiste, en voilà autant de masques à porter en permanence, autant de masques qui sont devenus tellement une partie de moi-même que je ne sais même plus comment les enlever.

Cette question qui revient à chaque message, à chaque échange, téléphonique, sms, mail… « Comment vas-tu ? » ai-je vraiment le choix de ma réponse ? Comment dire la vérité ? Car derrière cette question combien de personnes ont vraiment envie de savoir ce qu’il en est réellement.

Je ne porte aucun jugement envers ces personnes, faire preuve de politesse n’a jamais été un défaut, et il est fort possible que pour certaines d’entre-elles, la réponse à cette question leur importe vraiment.

Mais quand bien même que je dirais la vérité ? Qu’est ce que cela pourrait y changer ? Et surtout, ai-je vraiment envie ou un intérêt quelconque à dire la vérité ? Dans ce cas je laisse ma persona s’exprimer et montrer ce que d’une part on attend de moi, une réponse, et ce que je pense que l’on attend de moi, une réponse de circonstance qui n’appelle pas à d’autres développements.

Lorsque quelqu’un nous dit qu’il ne va pas bien nous avons toujours ce réflexe quelque part bien humain de vouloir l’aider.

Mais en sous-couche, la détresse des autres nous met mal à l’aise.

Nous n’aimons pas être confronté à ce genre de situation, car nous ne savons pas comment réagir, nous nous sentons obligé de faire quelque chose, mais quoi ?

Avons-nous seulement vocation à apporter des solutions à tout le monde ?

En avons-nous seulement envie ?

Je n’ai pas envie de donner cette impression à qui que ce soit qu’il doit se mettre en position de m’aider, je n’y arrive pas moi-même, qui pourrait affronter mes démons à ma place ?

Dans ce cas, le masque reste la meilleure des solutions, fabriqué sur mesure, adapté à l’interlocuteur, dans un monde qui ne vit que sur l’apparence et le superficiel quoi de plus normal que de donner aux gens ce qu’ils ont envie de voir et d’entendre ?

Pour celles et ceux qui savent que dans le fond bien des choses ne vont pas, il y a toujours moyen d’adapter le masque, pas terrible en ce moment, mais je m’accroche, et puis, il y a toujours pire que moi, alors ça va le faire, un petit changement de sujet et le tour est joué, on passe à autre chose, quelques paroles réconfortantes feront l’affaire et tout le monde sera content.

Voilà le premier masque est en place et il répond à une très grande partie des questions plus globales que la notion de masque peut poser.

Ce n’est qu’un exemple parmi une multitude, mais un exemple parlant car nous y sommes confrontés au quotidien.

Le groupe social ? Là aussi, pas question de montrer la réalité des choses.

Il faut être optimiste, analyser, admettre que la situation n’est pas facile, là aussi pondérer, comparer un peu, mais toujours afficher un masque d’optimisme, nous allons y arriver, nous avons les moyens, restons motivés, nous avons des bons appuis…. A chaque situation son masque… Mais pas question de porter le mauvais masque.

Mais à moi, quel masque puis-je montrer ? Jusqu’à quel point puis-je me persuader moi-même que ces masques que je montre sont la réalité ?

La question soulevée par Jung quant à la confusion entre la projection de la persona et le moi revient de nouveau.

Je sais, ou je ressens ce qui se trouve derrière, d’autant plus que je ne parviens pas à les enlever ces masques, à quel moment ? seul en journée ? la nuit ?

Je me souviens toujours de cette photo de Robin Williams tout sourire, prise peu de temps avant son suicide, et qui avait pour légende « le vrai visage de la dépression ».

Nous ne savons jamais lorsque tout va basculer.

Nous savons que cela arrivera, le grand plongeon est inéluctable, mais quand et comment… c’est bien là le grand mystère de la vie et de sa fidèle compagne la mort.

Notre société ne tolère pas la vérité.

Nous devons montrer le visage que l’on attend de nous.

L’archétype de jeune cadre et manager dynamique, toujours à fond, toujours en forme, toujours là sur tous les fronts pour motiver ses équipes, toujours là pour montrer des chiffres toujours meilleurs à une hiérarchie toujours plus exigeante, chaque situation, professionnelle et même personnelle est désormais soumise à des codes, des exigences de conduite et de comportement, d’apparences et de bienséance qui sont autant de masques à créer et à porter pour entrer dans le moule et ne pas risquer le rejet ou l’ostracisation.

Comment échapper à cette obligation de porter son plus beau masque ?

Difficile d’y échapper tant les diktats et les injonctions sont partout.

Partout des publicités pour des régimes, des produits cosmétiques, partout des incitations à avoir une vie plus saine, plus équilibrée, plus en phase avec une société meilleure ? Mais qu’est-ce qu’une vie équilibrée en fait ?

Il y a de cela quelques temps j’ai eu une surprise en lisant la réponse d’une amie, que je savais Vegan convaincue, à qui j’avais adressé une ligne de produits cosmétiques Vegan. Elle m’a annoncé que finalement, elle avait renoncé à cette conviction et décidée de mieux écouter son corps au lieu de se priver de choses qu’elle aime pour une idéologie aussi louable soit-elle.

Jusqu’à quel point la société dirige-t-elle nos vies ? Jusque dans notre intimité la plus profonde.

Soyons honnête, entre les publicités pour les sites de rencontres, sérieuses ou extra-conjugales, les produits pour « s’amuser », ou augmenter ses performances, c’est une fois de plus une série de masques qui s’invitent dans notre intimité.

Le masque de la performance sexuelle, le masque de l’apparence physique, le masque de la bonne rencontre, à quel moment avons-nous le choix dans tout cela ?

Les sites de rencontre avec tout leur arsenal censé nous offrir le bonheur au bout du click et surtout de l’abonnement payant qui y est invariablement associé en sont un parfait exemple. Ils nous obligent à nous définir sur la base de critères en nombre fini et orientés. N’avez-vous jamais remarqué que sur ces sites les critères permettant de vous décrire, qui sont aussi les critères via lesquelles vous serez mis en contact avec les profils « correspondants » sont parfaitement formatés selon les codes de bienséance de la société actuelle ? Quelle marge pour les profils « atypiques » qui ne rentrent pas dans les codes ? Des sites pour atypiques, la boucle est bouclée finalement.

Alors nous mettons un autre masque, que ce soit pour avoir une chance de « rencontrer » pour les plus honnêtes ou pour s’inventer une vie pour d’autres, nous portons de nouveaux masques.

Mais nous oublions un peu trop vite qu’à un moment ou un autre ces masques ne joueront plus leur rôle car ils seront hors contexte, hors champ pour agir.

Et moi, où en suis-je donc avec mes masques ?

Enlever tous ces masques, avoir peut-être pour la première fois de ma vie le sentiment profond d’être moi-même, vraiment moi-même.

 Cette question nous nous la posons forcément à un moment ou un autre. Plus souvent pour certains que pour d’autres, mais qui ne se l’est jamais posée ? Quand pourrai-je être moi-même ? Quand pourrai-je ôter tous ces masques qui constituent ma vie ?

Peut-être que ce moment sera celui où je serai allongé dans mon cercueil, déjà parti pour cet inconnu qui fait tant peur et fantasmer. Au fait, pouvons-nous emporter nos masques dans la mort ? Ne parle-t-on pas si souvent de masques mortuaires ? du masque de la mort ? Difficile d’y échapper de toute évidence.

En attendant, mes masques tiennent bien, avec de solides élastiques, toujours plus de médicaments, anxiolytiques, antidépresseurs, il faut bien trouver des moyens de faire tenir l’ensemble quand il ne peut pas le faire naturellement car les limites ont été atteintes.

Derrière la notion de retrait du masque se cache bien souvent une autre notion bien plus vaste : le lâcher prise.

Mais une notion elle aussi très ambigue car elle est rapidement devenue une injonction de plus dans nos vies.

Vous allez mal ? Alors apprenez le lâcher prise. Vous ne savez pas comment faire ? Pas de panique, nous vous proposons pour un prix raisonnable une méthode clé en main infaillible pour reprendre votre vie en main et apprendre à lâcher prise.

Essayons d’être plus constructif que cela et d’aller un peu au-delà.

On nous dit que le lâcher prise est une excellente façon de se libérer d’une dose quotidienne de stress et d’anxiété, d’apprendre à remettre les problèmes en perspective, de les ramener à leur juste valeur et de se sortir de situations difficiles.

Il n’existe hélas pas de programme tout fait pour apprendre à lâcher prise. C’est un processus qui commence grâce à une chose sur laquelle nous avons tous et toutes une emprise : la réalité.

Mais encore faut-il avoir une bonne perception ou conscience de la réalité. Quelle est-elle cette réalité que nous devons affronter pour espérer nous retrouver ?

Est-ce celle que nous regardons au travers de nos masques ? Le plus souvent oui.

Une simple recherche internet avec le terme « lâcher prise » est édifiante quant à la perception des choses que l’on nous impose.

Tous les résultats convergent vers le même but : nous apprendre à lâcher prise. Mais aucun ne semble vouloir s’intéresser aux sources du concept du problème. Pourquoi avons-nous besoin de lâcher priser et surtout qu’est-ce que cela signifie vraiment.

Chaque article commence par les mêmes banalités d’usage, les dikats de nos vies, le contrôle que nous ne pouvons exercer sur les événements et les autres ect…

Le terme est à la mode, et finalement le fait de le comprendre n’importe pas vraiment.

Tout le monde l’utilise, mais personne ne le comprend.

Attitude Zen, estime de soi, reprise du contrôle de sa vie… la terminologie est vaste et mise à toutes les sauces. Vous avez des soucis ? Apprenez le lâcher prise. Vous angoissez pour le boulot ? Apprenez le lâcher prise. Finalement nous passons d’un diktat à un autre.

Si la notion de lâcher prise devait répondre à un besoin de poser ses masques, elle en devient un autre à porter pour pouvoir une fois de plus entrer dans le bon moule du lâcher prise politiquement correct.

Pourtant, quand on creuse un peu le terme de lâcher prise dans les textes anciens et sacrés, en particulier les textes de référence du Bouddhisme, lâcher prise signifie s’abandonner et plus précisément « déposer ».

Déposer, en voilà un terme intéressant. Comme déposer un masque ?

Avant de déverser les milliers de conseils qui se paraphrasent tous plus les uns que les autres, l’idéal serait bien de comprendre ce que nous souhaitons déposer pour envisager de le faire.

Quel masque avons-nous besoin ou envie de déposer ? Et pourquoi souhaitons-nous le faire.

Car admettre que nous portons des masques tout au long de notre vie chaque jour ne signifie pas forcément que nous nous sommes prêts à les déposer, même si nous en ressentons l’envie et le besoin. Car nous ne savons pas ce que nous allons voir dans le miroir une fois le masque déposé ? Allons apprécier, supporter ce que nous verrons ?

Nous en revenons ainsi à la confrontation avec nous même, avec ce moi qui se projette au travers de la persona au point tel qu’il ne sait plus qui il est vraiment.

Si la persona est qualifiée par Jung d’ « illusion» de la véritable individualité, c’est parce qu’elle ne peut, à elle seule, résoudre le conflit avec soi-même. La solution pour Jung, et en cela il se démarquait nettement de Freud, passe par le fait de tenir ensemble les deux termes du conflit ; de cette· confrontation, naîtra une troisième voie basée sur la finalité même de l’inconscient, c’est à-dire sur le développement de l’individu dont le processus est celui de l’individuation. Cette confrontation met le moi en relation avec le soi. La persona serait alors la fonction qui permettrait au moi de se présenter aux objets externes et d’entrer en relation avec eux, tout en tenant compte de ses objets internes.

Le rapport qui s’établit entre le moi et le monde externe s’enrichit de ce que Jung écrit dans Types Psychologiques. La persona y est traitée en analogie avec l’extraversion.

Cependant, satisfaire autrui comporte le risque de « se perdre » en tant que sujet, voire même de « se perdre » dans l’autre dans un désir fusionne!. C’est alors que le conflit éclate puisque cette satisfaction entre en compétition avec les désirs subjectifs.

Jung fait remarquer que la reconnaissance par la société conforte l’ « image idéale de l’homme tel qu’il devrait être » («sein sollte »).

Le verbe allemand « sollen » implique une obligation morale. Cette obligation morale rend parfaitement compte du contrat qui semble lier l’individu à ce qu’il représente, au risque de l’asservir au regard d’autrui.C’est ce que l’on observe lors d’une identification à la persona. C’est également ce que l’on observe chez certaines personnes dont le « destin, semble avoir été fixé dès avant leur naissance. Pour certains, s’en distancer est pratiquement impossible. Cette « obligation » peut longtemps servir de justification au fait de négliger ce qui sourd du monde intérieur, lui déniant toute valeur. Bien sot est celui qui rame à contre-courant de l’approbation générale !

Il existe en chacun de nous une tendance innée à s’adapter. La persona actualiserait cette tendance en conformité avec l’univers socioculturel dans lequel elle s’élabore. Ne pas avoir de persona signe l’échec de l’adaptation et de la socialisation. Ne pas avoir de persona serait l’équivalent d’une négation de la culture, comme en témoigne l’univers du psychotique.

De ce point de vue quitter son masque, abandonner la persona pour se retrouver face à cet inconnu qui se cache derrière peut être une expérience extrêmement difficile, parfois traumatisante.

Winnicott en définissant le « self » et le « faux self », avec des variantes sensibles par rapport à Jung, a néanmoins posé un diagnostic similaire.

Si le « self » traduit la capacité d’être en relation avec l’autre, le faux « self », lui, rend cette relation possible.

 Mais le « faux self » peut s’organiser de façon pathologique. Il en résulte alors un état de défense contre le monde ressenti comme intrusif et menaçant. L’alternative pathologique est une existence fausse, construite sur des réactions à des excitations externes.

Quelles que soient les approches nous constatons qu’elles ont toutes en commun ces deux mondes qui semblent ne pas pouvoir vivre l’un sans l’autre.

La dimension gardien du soi et fonction organisatrice de la vie en société est présente dans les deux cas. La différence fondamentale réside dans le mode de structuration du sujet.

Mais dans le contexte qui nous intéresse ici, la notion de masque devient une obligation vitale pour la survie du sujet qui ne peut exposer ce qu’il est à la société dans laquelle il doit exister.

Le débat est infini, mais c’est bien là tout l’intérêt des approches philosophiques et psychologiques des choses qui vont de questions en questions et ne s’arrêtent jamais aux réponses.

Si nous avons la certitude que nous devons porter des masques, nous sommes alors en droit de nous demander comment nous définir, comment avec conscience de nous même en tant qu’entité propre et non pas entité de présentation exposée à un monde qui attend plus d’elle ce qu’elle montre que ce qu’elle est.

D’autres débats en perspective.

En attendant, sortez couverts, ou masqués en tout cas… c’est même recommandé par les autorités sanitaires désormais.